Témoignage de Ghislaine Deleau, adhérente de Désir d’Haïti

Publié dans « Nouvelles Images d’Haïti » Bulletin du Collectif Haïti de France – 21 ter rue Voltaire – 75011 Paris

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Pourquoi ai-je voulu aller en Haïti ?
J’y étais allée il y a 30 ans, en touriste « nantie » et j’ai aimé ce pays. J’en avais cependant gardé quelques souvenirs amers, la pauvreté des campagnes, les enfants qui n’avaient pas le droit de s’approcher de la mer, la dérangeante et inutile servilité du petit guide qui menait mon âne à la citadelle du roi Christophe, ce qu’on me disait de ces mères accablées par le nombre d’enfants qu’elles ne pouvaient pas envoyer à l’école payante, les tonton macoutes et tout ce que je savais ne pas avoir vu. Cette année, j’ai eu envie de voir.

Le programme du voyage
Le voyage était organisé par Désir d’Haïti, association membre du CHF, et Fonhsud, une fondation haïtienne située à Aquin dans le département du Sud. Sous l’autorité du Père Gousse, elle est orientée vers la protection de l’environnement et le développement de l’agriculture. Le voyage nous a menés à Port-au-Prince, Aquin, Camp Perrin et au village de Maniche dans les mornes. Nous avons vu également les Cayes, Port Salut et sa plage, l’île de Grosses Cayes au large d’Aquin. Ce fut un voyage « d’immersion », un peu trop peut-être parce qu’il n’a guère été possible de prendre un vrai recul. Nous étions 7 dont 2 jeunes d’origine haïtienne, Sandrine et Jean-Baptiste, qui avaient été adoptés, et une jeune femme des Cayes.

Des visites intéressantes

- Une mutuelle coopérative de femmes dirigée par Fonhsud. Groupe de 32 femmes qui pratiquent l’élevage, des cultures de subsistances dont elles vendent les surplus sur les marchés. Elles paient une cotisation de 40 Gourdes (0,70€) par mois, pour constituer une «caisse bleue » grâce à laquelle elles organisent une sorte de microcrédit et une « caisse rouge » qui est une caisse de secours. Une citerne financée par Fonhsud doit être construite prochainement. L’ensemble des mutuelles gérées par Fonhsud regroupent environ 3 000 personnes.

- Les Ateliers Écoles de Camp Perrin qui ont pour vocation, entre autres, de former des artisans, forgerons et maçons essentiellement. Ils ont accueilli récemment beaucoup de Port-au-Princiens réfugiés dans la région après le séisme. La visite était menée par l’un des responsables, Jean Sprumont, de nationalité belge. Cet homme, très attaché à Haïti (il y vit depuis 44 ans) est extrêmement pessimiste ; il nous a d’une part confirmé l’impact désastreux de la libéralisation des importations, en 1986, sur son entreprise et l’économie haïtienne en général. Et il nous a remis un ouvrage à vocation pédagogique et technique, dans lequel il se livre à quelques réflexions sur cette société haïtienne qu’il connaît bien.

En voici quelques exemples : « L’effondrement de la ville a mis au jour la souffrance d’une société incapable de prendre les bonnes décisions. Pourquoi donc déclarer « coupables » les artisans maçons alors que durant toute leur formation on leur refuse l’éducation à la responsabilité » « Une des découvertes que j’ai faites est celle de la rencontre d’hommes qui ne se posent pas de questions » « Dans les milieux défavorisés, l’école est malheureusement devenue un outil à désapprendre » « Mon Dieu ce que j’ai pu souffrir de mon impuissance pour enfin découvrir qu’en vérité le problème d’Haïti ne pouvait être résolu que par les Haïtiens » « Nous sommes envahis par des gens généreux qui ont des moyens dont nous ne disposons pas. Sans nous connaître, ils nous enseignent ce qu’il faut faire et nous disent qu’il vaut mieux suivre n’importe quelle route pour ne pas mourir de faim, nous évitant par la même occasion de chercher une piste d’un meilleur avenir pour Haïti. »

- L’ONG ORE (Organisation pour la Réhabilitation de l’Environnement). Dirigée par Mme Mousson Pierre Finnigan, l’ONG a pour but d’améliorer les revenus des fermiers (elle travaille avec 700 d’entre eux), de produire une alimentation à haute valeur nutritionnelle (sélection des graines de maïs), de réhabiliter l’environnement et de lutter contre la déforestation par la culture d’arbres fruitiers (mangues, avocats et agrumes). Ils développent également des activités de transformation, séchage des mangues etc. Leur problème: trouver des financements pour créer d’autres unités mais ils se heurtent au coût élevé de l’argent.

- Oil Sud, usine de vétiver avec Jean Dunes Gustave son PDG. Ancien maire de Camp Perrin, membre de Fonhsud, ce «battant» milite pour la sécurité écologique du parc Macaya. Il vient d’être nommé responsable du corps de surveillance environnementale des départements du Sud et de la Grande-Anse. Avec lui, nous avons aussi pu voir l’atelier d’un artiste qui réalise des meubles magnifiques à partir de souches et de troncs d’arbre bruts.

- L’école fondamentale d’Aquin, visitée avec le père Gousse, son directeur. Peu optimiste quant à l’avenir de ses élèves, il parle du chômage endémique, de l’inadaptation des formations aux besoins du pays. L’enseignement est dispensé en français par des professeurs formés « sur le tas ». Le père Gousse nous dit ne plus avoir les moyens de nourrir les enfants. Le coût de la scolarité annuelle pour les terminales atteint 350€ + 80€ de fournitures auxquels s’ajoute le coût des uniformes, tous impeccables. Dur pour des familles de paysans.

Les points les plus prégnants du voyage

- La découverte de Port-au-Prince, les bidonvilles, les villages de tentes, la saleté, surtout autour du marché de Fer, l’incroyable misère…

- L’Ile de Grosses Cayes où Fonhsud a installé des citernes pour permettre aux quelques 300 habitants d’avoir un peu d’eau douce. Il y existait, sous un hangar, une petite école qui a été supprimée parce qu’une ONG canadienne a entrepris de construire une école en dur. Un bâtiment ambitieux dont les travaux ont été interrompus à mi-hauteur des murs. Surréaliste ! Plus d’école pour ces gamins aux cheveux jaunis par la malnutrition ! Le bruit court que, comme l’Île-à-Vache, cet îlot serait dans le collimateur des organisateurs de croisières.

- L’orphelinat où Sandrine a été adoptée, à Port-au-Prince, apparemment l’un des mieux tenus de la capitale. Les enfants, encadrés par des responsables remarquables, mangent à leur faim, ils ont appris à mettre dans une corbeille les papiers de bonbons ou les peaux des bananes qu’ils viennent de manger. Alors que partout pauvres et moins pauvres jettent tout n’importe où, dans la rue, sur la plage… Il suffit de voir les tas d’immondices qui encombrent les rues de Port-au-Prince et les ordures qui souillent des plages virtuellement « paradisiaques ». Cela a l’air d’un détail, mais c’est un signe. On est dans la survie.

- A Maniche, village des mornes du Sud : cet homme qui s’approche de nous pour mendier, des chaînes aux chevilles. L’hôtel où nous voyons une petite restavek d’une dizaine d’année obligée de nettoyer les toilettes qui, faute d’approvisionnement en eau, étaient dans un état désastreux. L’hôtel s’appelait « Christ avant tout ». Difficilement soutenable !